Dans les contes moyenâgeux les mères disparaissaient laissant leur place aux perfides marâtres. Les mères mouraient encore dans les contes pour les enfants d’il n’y a pas très longtemps : la maternité est restée périlleuse jusqu’à la moitié du vingtième siècle et ses souffrances et ses dangers étaient vus par les livres comme équivalents à ceux que les hommes affrontent à la guerre.
Dans les images populaires on voyait des mères paysannes agonisant dans de pauvres chambres à coucher, entourées des leurs nombreux enfants.
Si elles mouraient beaucoup dans le dix-neuvième siècle, elles mouraient encore dans les albums des années quarante (mais de façon plus discrète : ça s’induit du nombre de récits qui parlent d’orphelins dans les livres de lecture).
La mort prématurée des mères est restée une réalité sociale jusqu’à l'arrivée sur le marché de la pénicilline, dans les années 40 (actuellement une femme sur 5000 meurt en accouchant en Europe, une sur 300 en Afrique).Une mise à jour brutale de l’image de la mère intervient dans les années cinquante. Avec l’exil des familles vers les grands ensembles construits autour des villes après la guerre apparaît dans les albums l’élégante et jolie maman qui a tout son temps pour jouer avec ses enfants, l’heureuse “reine du foyer”.
La réalité en est une autre : exilées, coupées de leurs habitudes et de leurs relations, les femmes sont prisonnières de leurs enfants dans les appartements en carton des banlieues d’une Europe ravagée qui rêve de l’“american way of life”. Les maisons commencent timidement à s’équiper d'électroménagers, les médias parlent de “libération de la femme”.
Et les livres disent aux enfants que leurs mères sont heureuses d’être exclues de la vie. Ce grand mensonge prend fin brutalement dans les années 60 et 70, avec l’entrée en masse des femmes dans le marché du travail. Les albums ne parlent pas de la “double journée de travail”, mais ils la montrent. La “jolie maman” a laissé sa place à l’esclave : une femme harassée, accablée de travail, décoiffée, affublée indéfectiblement d’un tablier. Une femme qui travaille, page après page, à l’entretien de la maison.
Actuellement cette image est moins fréquente. Non pas qu’elle soit remplacée par celle d’une mère professionnelle ou d’un père repassant : il arrive simplement que les albums parlent de moins en moins de la vie quotidienne (sujet dangereux dans un moment de grands changements dans la société).
Une singularité intéressante : il y a dans les albums deux mères.
La mère de la fille est chargée de transmettre sa culture de maîtresse de maison (disposer les fleurs dans les vases, acheter des vêtements… recevoir, faire du shopping).
On la voit souvent élégante et sans tablier.
Et il arrive même qu’elle donne des explications bêtifiantes et fantaisistes (censées être “poétiques”) à des questions telles que “pourquoi le vent?” ou “c’est quoi l’arc -en-ciel?” En revanche, la mère du garçon, immanquablement en tablier, est la “mère servante”, totalement soumise à son fils.
Son rôle n'est jamais celui de l'éducatrice : dans son ignorance et sa banalité, elle est incapable d'apprendre quoi que ce soit à son garçon, qui n'a de leçons à recevoir que de son père. Et son père en sait des choses! C’est lui qui fait un mystérieux travail “dehors”. C’est lui qui sait tout sur l’ordinateur... Et c’est lui qui lit interminablement le journal, qui sait donc tout sur la politique et les affaires.
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